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Blog-Tone du 6 juin 2006

Sur Clearstream (reprise du précédent)

mardi 6 juin 2006, par Ian Balat

Depuis quelques mois, nous entendons, nous lisons, nous parlons Clearstream. Les tenants et aboutissants de cette affaire sont nombreux et obscurs et nous ne retenons de tout ceci que l’écume, qui par ailleurs est juste : ce gouvernement est corrompu. Nous focalisons notre attention sur les conflits de personnes, les petites « combinazioni » et parfois, juste comme ça, ce qu’est la société Clearstream est discuté.

Clearstream est une société de règlements-livraisons et une chambre de compensation. Elle appartient à la Bourse de Francfort. Elle permet des échanges rapides et simples de titres, de capitaux... Ces échanges sont soldés à terme (sur une période donnée), sont garantis, puis les titres, options... achetés sont envoyés aux clients. C’est un rouage fondamental de la bourse ; les échanges de titres ne se font pas par l’opération du saint-esprit. Et ces opérations « Post-marché » coûtent très cher selon une étude de la Commission de Bruxelles. Les marges générées par Clearstream en ont fait la vache à lait de la Bourse de Francfort.

Depuis quelques années, nous assistons à des regroupements boursiers régionaux sur tous les marchés. Euronext (France, Pays-Bas, Belgique, Portugal et Londres), Deutsche Börse (Francfort), LSE (Londres), NYSE (New York), CME (Chicago) etc... grâce à ces bourses, il est possible de tout coter : actions, matières premières, dettes, valeurs monétaires, émissions de CO2... Certaines se sont spécialisées, mais la plupart touchent un peu à tout. Euronext par exemple cote des entreprises, mais au travers du LIFFE (marché des dérivés de Londres), elle permet l’échange de produits dérivés. Ces derniers sont le plus souvent des options sur l’achat d’un titre, par exemple je place une option d’achat sur un titre s’il atteint telle cote à telle date, et cette option, je peux l’échanger... Il est possible de multiplier ce type de produits : actions, valeurs monétaires, matières premières...

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Les grands regroupements boursiers ont commencé dans les années 90 et depuis ce phénomène s’est accéléré. Les grandes bourses mondiales se sont regroupées pour faire baisser le coût de leurs opérations en créant des « synergies ». Elles attirent ainsi plus facilement les entreprises qui cherchent des investisseurs. La bourse de Londres depuis quelques mois est celle qui a connu le plus d’introductions. De nombreuses entreprises américaines ont décidé de s’y faire coter car, depuis le scandale Enron, la réglementation comptable américaine est beaucoup plus contraignante (réglementation Sarbanes-Oxley). Ce nouvel ordre mondial oblige les grandes bourses américaines à s’intéresser aux bourses européennes, et les grandes bourses européennes à se regrouper pour se protéger.

Ces bourses sont elles-mêmes des sociétés cotées ; elles représentent des investissements très rentables qui attirent de nombreux fonds d’investissements. Ces fonds ont des participations conséquentes dans toutes les bourses. Ce sont eux qui commandent en sous-main toutes ces opérations. Les regroupements ne se feront que s’ils y ont un intérêt. Intérêt immédiat, ou à terme.

Les rapprochements du NYSE et d’Euronext et du NASDAQ (bourse qui cote les valeurs technologiques - New York) et du LSE est une nouvelle étape dans cette course à la taille. Les bourses américaines peuvent ainsi profiter des introductions sur les marchés européens, mais également intégrer les marchés des dérivés sur lesquelles elles sont peu présentes. Les bourses européennes devraient normalement profiter de l’immense potentiel du marché américain (moitié de l’épargne mondiale) et attirer les entreprises asiatiques et russes en mal de financement.

Dans ce contexte, les chambres de compensation et les entreprises de règlements-livraisons ont acquis une position importante. Intégrées (Clearstream) ou indépendantes (Euroclear, Clearnet), elles deviennent le deuxième cœur du système boursier mondiale. Un peu comme chez les céphalopodes, les bourses assurent les échanges entre les investisseurs et les entreprises, et les entreprises comme Clearstream vont irriguer le système boursier de l’intérieur. L’affaire des frégates et des faux listings tombent mal pour la Bourse de Francfort, car en pleine recomposition, elle lui ôte de nombreux soutiens et rend trop visible un système « gris » qui assure une grande partie de ses revenus. La direction de Clearstream fait des pieds et des mains pour que l’entreprise Clearstream n’apparaisse plus en tant que telle dans les articles traitant de « l’affaire ». Peut-être devront-ils une fois encore changer de nom ? L’échec de l’offre de fusion Deutsche Börse/Euronext marque peut-être la fin du système européen actuel de compensation et règlements-livraisons. Après la Commission de Bruxelles qui a demandé une baisse des commissions versées, la BCE s’attaque aux Hedge Funds (fonds d’investissements), propriétaire des bourses et acteurs principaux des marchés financiers. L’AMF (autorité de régulation des marchés européens) commence elle aussi à ruer dans les brancards et demande une extension de ses compétences.

L’affaire Clearstream ce sont plusieurs choses à la fois : reversement de commissions à différents acteurs de la vente des Frégates à Taiwan, règlements de comptes à la tête d’EADS, les faux listings mettant en cause M. Sarkozy et, par la bande, M. De Villepin, le système européen de réglements-livraisons et la place du Luxembourg (qui héberge Clearstream) dans le marché financier européen. Indirectement nous pourrions ajouter de nombreux autres enjeux, mais laissons cela à Denis Robert.

Je me suis intéressé avant tout à la place de cette entreprise dans le ballet actuel des bourses mondiales ; il me semble que sa position devient intenable, que rapidement elle devra faire de nombreuses concessions aux régulateurs européens, à ses clients et donc rapporter moins à la bourse de Francfort, qui de ce fait en sera très affaiblie. Prédatrice, la Deutsche Börse deviendra une proie. Je suis stupéfait par le silence assourdissant des élites économiques françaises sur ce sujet, à un moment-clé du développement du capitalisme (la constitution d’un réseau boursier mondial intégré ce n’est pas rien !) seuls deux parlementaires de droite ont réagi.