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L’ANNONCE FAITE A SYLVETTE par Laurence Fleuret

mercredi 11 janvier 2012, par Michel Balat

L’ANNONCE FAITE A SYLVETTE

Ce jour là Sylvette, que je reçois à fréquence hebdomadaire depuis six mois, tient d’abord à excuser son absence au dernier rendez-vous. Elle m’explique qu’elle a consulté avec succès un homéopathe pour son prurit, qu’elle a déménagé le 1er novembre dans des conditions épouvantables, qu’elle a repris le travail à mi-temps il y a huit jours avec beaucoup de difficultés personnelles (et aussi parce que les conditions de travail se sont modifiées en profondeur depuis son arrêt maladie qui dure depuis un an).

Et puis, elle quitte la narration de son quotidien, comme elle le faisait habituellement pour évoquer le profond mal-être quelle a ressenti toute la journée du samedi..

Elle est surprise d’avoir été soudainement happée par la réminiscence de cette même journée de l’année précédente, celle qu’elle nomme la journée de l’Annonce.

Elle consulte depuis juin 2011sur les conseils de son Médecin traitant et d’une amie, pour des troubles anxiodépressifs très envahissants, apparus en mars 2011 lors d’une hospitalisation pour une embolie pulmonaire.

Sylvette est une jeune femme de 36 ans, qui en paraît dix de moins, un peu ronde, rougissante, très timide et réservée, l’émotion à fleur de peau qui lui noie le regard à l’évocation de ses tourments.

Lors de la première consultation, elle m’a expliqué avec précision qu’elle a été traitée pour un cancer de l’ovaire associé à 2 l d’ascite. Il s’agit d’un kératome immature. Après la chirurgie, elle a fait une cure de chimiothérapie, et à la fin du protocole, a fait une double embolie pulmonaire.

Elle a un compagnon et un fils de 21 mois.

Je l’ai invitée à me parler des circonstances de la découverte de ce cancer.

Elle se plaignait depuis mai 2010 d’une douleur irradiant dans le dos et d’un gonflement abdominal. Traitée pour une gastrite, elle est retournée voir son Médecin traitant devant l’accentuation du symptôme algique, qui l’a hospitalisée (c’est vendredi). Le bilan a mis en évidence une tumeur de 10 cm et une lame d’ascite.

Les troubles dépressifs s’étaient révélés clairement au moment de l’hospitalisation pour une embolie pulmonaire. A ce moment, dit-elle, elle était très affaiblie, avait perdu 14 Kg, et avait été transfusée plusieurs fois.

Sylvette est la fille unique d’un couple originaire du Sarladais, artisan de profession. Sa mère a à sa charge l’un de ses frères handicapé.

Sylvette me parla de son ventre. Il lui restait l’utérus et un ovaire, mais elle n’avait plus de menstruations, et souffrait de bouffées de chaleur.

Son unique grossesse a été très difficile. Elle a accouché deux mois avant terme sur une éclampsie après une hospitalisation de deux mois à Bordeaux. Le bébé était minuscule à la naissance, un peu plus d’un kilo.

Nous avions convenu de maintenir les entretiens et l’instauration d’un traitement antidépresseur.

Six mois plus tard, Sylvette se sent mieux. Elle est très détendue, moins angoissée, a repris sa place de maman auprès de son fils, sa place au travail. Les règles sont revenues. Son compagnon est patient.

Pourtant, samedi dernier c’était « une sale journée ». Elle n’y pensait pas la veille, c’est arrivé d’un coup. C’était la date anniversaire de l’annonce.

Aujourd’hui elle raconte avec d’autres mots, avec une envie d’évacuer enfin une émotion profonde jusqu’alors innommable, à moitié dans la colère, à moitié étouffée, dans une retenue très obsessionnelle :

C’est l’arrivée aux Urgences, où elle est restée en box huit heures durant. Son compagnon avait dû la laisser seule, mais revenait assurément en fin de journée.

Elle a eu des prises de sang, un tas d’examens, une échographie et un scanner abdominal. Et son gynécologue est venue la voir dans le box pour lui dire qu’elle avait une tumeur de 10 cm sur l’ovaire avec de l’ascite et qu’il fallait « tout enlever ». Sylvette ajoute que c’était d’une grande violence, et pas du tout rassurant ; comme s’il avait lâché une bombe dans le box et était parti en courant, sans prendre le temps d’attendre l’arrivée de son compagnon. C’est elle qui a fait l’annonce à son compagnon.

Le matin, elle était arrivée aux Urgences avec l’idée d’une possible intervention digestive, et le soir on lui programmait une stérilisation, un évidement du ventre. Son fils n’avait que 13 mois…

Après, c’était moins grave selon elle. Elle a vu trois gynécologues, qui avaient des avis divergents. Après, les choses sont allées très vite, chirurgie, chimio jusqu’à l’embolie, en prime pour différer encore la fin des soins.

Sylvette dit que, lorsqu’elle doit revenir à l’Hôpital, elle redoute de rencontrer le premier gynécologue, celui de l’annonce. Elle parle de hantise.

Elle épanche son ressenti avec beaucoup d’émotion, mais retrouve le sourire. Elle finit par dire qu’elle aimerait bien avoir un deuxième bébé, mais que les médecins ne savent pas si son deuxième ovaire a survécu à la chimiothérapie.

Piège de mère, accès interdit, avènement mortel…

Demeurent cette souffrance et ces angoisses de mort. N’est-il pas surtout question de filiation, d’une inscription dans la lignée des mères.

Derrière la supposée souffrance à faire surface après le traitement d’un cancer, c’est la souffrance de l’annonce de la mise à mort de son ventre qui paraît émerger.

S’agit-il d’un effet de défense, de déplacement ou à l’inverse la prise de conscience dans le réel d’un énorme blocage dans l’identification à sa mère.

- Quelle urgence ?
- Quel accueil ?

Quelle est cette urgence à envoyer Sylvette aux Urgences ? C’est vendredi veille de week-end, et le diagnostic sera fait dans la journée Etait-il urgent d’agir l’hospitalisation le week-end à l’UMO, l’unité des malades oubliés, pour y ruminer la découverte de son cancer dans son bocal aseptisé avant que la cavalerie médicale ressaisie en début de semaine ne s’organise deux ou trois jours plus tard pour être efficace et pragmatique.

N’y aurait-il pas eu d’autres trajectoires, d’autres accueils, d’autres temps de rencontres pour aboutir le même jour, la même heure à la même intervention ?

Et qu’est-ce qui a été loupé, scotomisé lorsque cette femme de 34 ou 35 ans fait une éclampsie ?

Le corps comme un fusible qui pète, à l’instant de l’accouchement… Un premier signal de détresse, l’expression d’un mal être profond, peut-être déjà là, dans les limites de la maternité mise à mal dans son histoire familiale depuis deux générations.

Le corps à nouveau se manifeste, un an plus tard avec l’éclosion… du cancer de l’ovaire. On pourrait s’interroger sur les ratages dans l’accompagnement psychiatrique qui aurait pu être proposé précédemment, aux premiers symptômes de son cancer de la maternité.

Dr Laurence FLEURET
Praticien Hospitalier